Inostranka, extrait #2, Mon Atlantide from anya tikhomirova on Vimeo.

 

 

PROJET INOSTRANKA : (étrangère)

Vidéo, 88 mns
et
Vidéo multibandes,
2000 - 2011


INOSTRANKA veut dire “étrangère”.
Je suis fille d’exilés russes. INOSTRANKA est le titre générique d’une recherche, à partir de l’histoire de ma famille, sur les thèmes de l’identité dans l’exil, de l’appartenance à un territoire, et sur “l’âme russe”: mythe? Invention littéraire ou réalité?
INOSTRANKA témoigne de la rencontre avec mon pays d'origine, grâce à ma caméra-compagne, alors que j'aborde et découvre pour la première fois notre terre mythique familiale,

“Je me sens comme une astronaute qui aurait rêvé la lune toute sa vie, et qui, soudainement, s’y retrouverait.”

Ce que je savais de la Russie et de son peuple, je le tenais de ma famille, de ma mère. Et ce qu’elle-même sait lui a été transmis par ses parents et ceux de leur génération. Une Russie à peine sortie de Dostoïévski, de Tolstoï. Celle de Tchaïkovski, de Tchékov, de Moussorski, de Rimsky-Korsakov. Mais aussi celle des débuts du bolchévisme, de Lénine, des révolutions, de la guerre civile. De la peur. Une Russie stéréotypée sans doute, idéalisée forcément.

J’avais formé mes propres images d’Epinal concernant la Russie, symbolisée par le portrait du Tsar Nicolas II, accroché dans la chambre de mes grands-parents. Je les savais être clichés d’un passé défunt, mais le présent n’était pour moi qu’un grand mystère dont j’avais été séparée par le rideau de fer. J’ai donc laissé tomber le tout. Je ne me suis pas, ouvertement du moins, intéressée à la Russie pendant plus de vingt ans, oubliant même volontairement jusqu’à ma langue maternelle.


Ayant deux identités, j’ai deux voix: l’une a appris à nier, à croire les choses différentes de ce qu’elles sont, c’est-à-dire faciles, identifiables, résolues. Celle-ci est ma voix “intégrée”. L’autre ne peut se satisfaire des faux-semblants, ni des fausses identités, ni d’une apparente désinvolture. Elle est celle qui sent le sol se dérober sous ses pieds chaque fois qu’on lui demande “d’où êtes-vous?”. Elle est celle qui désire désespérément appartenir, qui veut pouvoir dire ‘je suis d’ici’. Celle qui a eu tellement honte d’être différente. L’étrangère.
Après avoir enfin reconnu la provenance des démons qui m’ont trimballée de droite et de gauche pendant tant d’années, il était temps de jeter un pont sur quatre-vingts années d’histoire, d’aller au devant du passé, à la recherche du présent.

"Tendue sur la corde raide, je funambule entre passé et présent, trainant  derrière moi des milliers de fantômes aux noms imprononçables, je me noie dans leurs larmes et me blesse de leurs blessures. Ils m’ont précédés de cette terre immense et lointaine et je porte mon Atlantide au coeur de mon corps, au creux de mon âme, chargée de leur impuissance. Je les aime tous sans fin et sans fond et cet amour désincarné, sans visages, ou si peu, me soulève parfois des sanglots venant d’un autre temps, d’un autre monde. De quoi suis-je coupable? De rien que d’être née loin de là où j’aurais dû naitre, oùj’aurais dû planter mes racines et croitre et donner vie. Je porte en moi le regret, l’abscence, l’espoir éteint. Les fantômes de mes ancêtres ont été tirésde leur nuit, arrachés au repos qu’ils croyaient éternel et transportés tels des compagnons de Dracula en terre étrangère. Je les porte en moi et ils me demandent le repos. Ils me demandent pitié et je leur demande pitié – et que puis-je faire? Je suis moi aussi une étrangère.”

INOSTRANKA est un voyage, à la fois physique et intérieur.